Hier, une utopie, aujourd’hui, une réalité | Le Devoir

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Hier, une utopie, aujourd’hui, une réalité

L’innovation sociale est trop souvent considérée comme un simple instrument de réduction de la pauvreté qui reste sans effets sur l’accroissement des inégalités. Néanmoins, dans différents contextes en Europe comme en Amérique, cette innovation ancrée dans une économie sociale en plein renouvellement et dynamisée par l’apport de l’économie solidaire commence à être prise en compte comme un vecteur de changement démocratique.

Des expériences de solidarité, longtemps considérées comme marginales, sont désormais en train de prendre un rôle politique inédit. Une enquête menée en Catalogne le montre avec des résultats surprenants. Elle a mis en évidence ce qui était jusqu’alors invisible, c’est-à-dire le fait qu’un nombre de personnes beaucoup plus important que celui d’ordinaire estimé était concerné par ces pratiques que sont les initiatives solidaires.

D’après cette estimation, plus de 300 000 personnes sont impliquées dans l’autre économie en Catalogne, et l’étude d’un échantillon statistiquement représentatif de la population à Barcelone montre que, sur 800 personnes interrogées, 97 % d’entre elles participent au moins à une de ces activités.

L’accélération depuis 2008 est spectaculaire, car si le groupe de ceux qui visent une transformation de la société par ce biais a largement augmenté (en effet, des participants au mouvement des indignés, en l’absence de débouchés du côté des partis politiques traditionnels, se sont tournés vers les réseaux de proximité et sont devenus très actifs en leur sein), ceux-là ont été rejoints par un second groupe, les pratiquants alternatifs qui n’ont pas été convaincus par idéologie, mais qui se sont ralliés à la suite des difficultés rencontrées depuis la crise : ils trouvent dans l’autre économie une confiance en l’avenir qu’ils avaient perdue, grâce aux connaissances interpersonnelles qu’ils y acquièrent.

Leur présence confère une ampleur tout à fait nouvelle au phénomène. Ils y découvrent combien la perspective d’un nouveau modèle socioéconomique peut s’ancrer dans leur réalité quotidienne. Ce qui relevait de l’utopie devient aujourd’hui concret.

Cette structuration récente au niveau des territoires se retrouve aussi en Italie avec les districts d’économie solidaire, rassemblant les groupes d’achats solidaires, d’agriculture biologique, de commerce équitable, de finances éthiques, d’énergies renouvelables, de logiciels libres, etc.

Au nombre de 20, ces groupes ont interpellé les autorités publiques locales et entamé des démarches pour une reconnaissance, ce qui a abouti à des lois dans différentes régions. Ainsi dans le Frioul, la loi a été suscitée par un forum de l’économie solidaire et des biens communs, qui a par ailleurs invité chaque conseil municipal à adopter une délibération pour promouvoir la participation de voisinage et les politiques de récupération du parc immobilier autant que pour soutenir les pratiques d’économie solidaire.

De nouvelles politiques publiques

Cette visibilisation politique est également controversée en France, où les débats se multiplient avec des manifestations comme celle, annuelle, du mois de l’économie sociale et solidaire, où des centaines de rencontres sont organisées. Les élus élaborent des politiques sur le plan local et dix-huit des vingt-deux régions ont modifié dans ce sens leurs schémas régionaux de développement économique. De plus, en écho de ce qui se passe au Québec, un ministère délégué à l’économie sociale et solidaire promeut une loi-cadre qui répond à une demande de l’ensemble des acteurs.

La rupture avec une vision qui réduit l’économie solidaire à une fonction d’insertion et de lutte contre la pauvreté est encore plus évidente en Bolivie et en Équateur. Dans les deux cas, la configuration politique qui a mené au pouvoir les présidents Evo Morales et Rafael Correa se caractérise par la délégitimation des partis traditionnels, incapables de combattre les inégalités et de sortir de l’orthodoxie libérale, engendrant la constitution d’un regroupement de mouvements sociaux partisans du changement.

Économie plurielle

Portés par cette coalition, les nouveaux élus ont édicté des constitutions qui substituent à l’objectif de croissance maximale celui du bien-vivre pour toutes et tous, largement inspiré par la revalorisation des cultures indigènes. Le moyen approprié est le recours à une économie plurielle qui, à côté des économies privée et publique, fait place à une économie solidaire. Cette dernière devient donc un sujet d’intérêt public identifié par la sphère politique, qui lui dédie des réformes institutionnelles ainsi que des institutions bancaires et administratives, parce qu’elle est en mesure de fournir des opportunités de revenus aux milieux populaires en même temps qu’elle participe à la construction d’un nouvel équilibre écologique et social.

Bien sûr, dans aucun des pays cités, le processus de reconnaissance de l’économie solidaire n’est un long fleuve tranquille. Des tensions existent entre les projets gouvernementaux et les revendications de terrain. Le chemin est encore ardu pour une acceptation plus pleine et entière d’une économie sociale et solidaire qui ne se limite pas à des actions de réparation, mais qui soit vraiment un levier de transformation. Néanmoins, les avancées sont indéniables. Dernière preuve : la création en 2013 d’une interagence de l’économie sociale et solidaire instaurée par 13 organisations de l’ONU et coordonnée par l’UNRISD.

Économie et solidarité ne sont plus antinomiques.

Jean-Louis Laville est professeur et chercheur au Conservatoire national des arts et métiers de Paris.

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