La démocratie en perte de vitesse ? | Le blogue de Lise Ravary

Quelle démocratie?!?

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La démocratie en perte de vitesse ?

Lors du dernier Salon du livre de Montréal, j’ai participé à un débat avec Gabriel Nadeau-Dubois sur son livre, Tenir tête.

À la fin de la période de question, une dame nous a demandé à tous les deux quel était notre plus grande inquiétude face à l’avenir. J’ai pris tout le monde par surprise quand j’ai répondu «la Chine».

J’ai expliqué, à un auditoire ahuri, qu’à mes yeux, la montée de la Chine mettait en péril la progression des grands principes démocratiques dans le monde. Le modèle chinois, qui allie puissance, militarisme, richesse, consumérisme et totalitarisme m’inquiète beaucoup plus que l’expansion de l’Islam politique ou la cupidité des banquiers de Wall Street.

J’ai vu quelques paires d’yeux faire le tour de leurs orbites.

Il ne fait aucun doute que la Chine constitue une menace à la démocratie dans le monde. Je pense aux pays en voie de développement dont les mœurs politiques oscillent souvent entre la dictature et l’ouverture, notamment aux jeunes nations africaines, où les Chinois investissent massivement. S’ils répandent de l’argent, beaucoup d’argent dans des pays qui en ont bien besoin, ils ne font pas la promotion des institutions démocratiques au passage. Au contraire.

Les pays occidentaux ne sont pas menacés de la même façon mais l’incapacité des démocraties matures comme les États-Unis et la France à résoudre leurs problèmes structurels et l’affaiblissement des institutions préparent les esprits à l’émergence de leaders politiques populistes, armés de solutions simplistes à des problèmes complexes.

L’approche «laissez-moi faire, je vais vous le régler le problème», pourrait séduire les plus exaspérés parmi nous. À l’est, comme à l’ouest, au nord comme au sud, la démocratie est menacée dans une relative indifférence. Elle peut fleurir dans les pires conditions…mais ne pourra jamais survivre à la négligence. À l’inertie.

Tel l’amour, la démocratie ne devrait jamais être tenue pour acquise. La démocratie est un privilège, pas un dû.

Un peu d’histoire

Qu’est-ce qui ne va pas avec la démocratie ? Voilà la question que posait le magazine britannique The Economist dans sa livraison du 1er mars dernier.

En 1941, il ne restait que 11 démocraties dans le monde. Franklin D. Roosevelt se demandait alors s’il «serait possible de protéger la flamme de la démocratie de la noirceur barbare.» Mais en l’an 2000, selon l’ONG Freedom House, 120 pays sur 190 étaient devenus des démocraties, plus ou moins abouties. Mais depuis, les reculs s’accumulent. Et ce n’est pas parce qu’un pays tient des élections qu’une réelle démocratie existe. La Russie et le Zimbabwe en témoignent.

La corruption érigée en système est généralement un signe annonciateur d’une démocratie souffrante.

Mais en 1945, personne n’aurait donné très cher de la démocratie au Japon et en Allemagne. Et pourtant, ces deux pays sont devenus en quelques années, des exemples pour le monde entier. La décolonisation des pays de l’ancien empire britannique a créée quelques magnifiques exemples de démocraties qui survivent en dépit de conditions politiques et sociales difficiles. On pense à l’Inde, la plus grande démocratie au monde et même au Pakistan. Parce que les Britanniques, contrairement aux Français et aux Belges (à qui on doit le désastre qu’est la république ‘démocratique’ du Congo) ont laissé derrière eux des institutions éprouvées et des fonctions publiques instruites, assez solides pour survivre à la transition vers l’indépendance.

Et puis, vers la fin du XXe siècle – hier, quoi – la démocratie s’est enfin installée pour de bon en Espagne, au Portugal, en Grèce, en Amérique latine. Et puis en Europe centrale. Même dans certains pays d’Afrique. Au tournant du millénaire, on aurait pu croire que la démocratie avait enfin triomphé du despotisme.

Mais montrer la porte à des dirigeants autocratiques s’avère plus facile que de construire une vraie démocratie durable. On l’a vu dans la majorité des pays du printemps arabe, et en Ukraine.

Dis-moi ce qui ne va pas

Qu’est-ce qui ne va pas alors avec la démocratie en 2014 ? Pourquoi affiche-t-elle un recul, toujours selon l’ONG Freedom House ?

The Economist pointe deux grands coupables: la crise financière de 2007-2008 et… la montée de la Chine. Je me suis sentie moins seule.

La crise a eu des effets non seulement économiques mais psychologiques en Occident. Elle a révélé des failles fondamentales dans les systèmes de gouvernance étatiques et affaibli la confiance des populations dans leurs institutions politiques. Quand on voit des gouvernements se porter au secours de banques irresponsables, voire criminelles, avec l’argent des contribuables, pendant que les banquiers continuent de se payer des bonis indécents, pas besoin de chercher de midi à quatorze heures pour comprendre ce qui alimente le cynisme des citoyens ordinaires et des dirigeants de pays émergents.

À l’autre bout du globe, depuis quelques décennies, le parti communiste chinois s’affaire dans son coin, sans l’aide de personne, à briser le monopole du progrès économique détenu par l’Occident. Et il connaît un succès monstre : au plus fort de la croissance aux États-Unis, le niveau de vie des Américains doublait à tous les 30 ans. Le niveau de vie des Chinois lui double tous les dix ans depuis 30 ans, nous apprend The Economist.

Les Chinois ont démontré qu’on peut être riche, posséder des tas de gadgets qui étourdissent le peuple qui se croit heureux même s’il n’est pas pas libre de penser, de dire ce qu’il pense, de contester l’ordre établi.

En Chine, pas besoin d’être libre pour avoir une auto, une maison, voyager, acheter des sacs à main Vuitton, vrais ou faux, et envoyer ses enfants à l’université. Le rêve américain, travailler fort pour améliorer sa condition, se réalise pour des millions de Chinois tous les jours. Sans qu’ils aient à se soucier des affaires du pays. Qui marchent rondement sans leur participation.

«Concentrez-vous à vous enrichir, l’État s’occupe du reste.»

L’élite chinoise pavoise en disant que son modèle politique – un contrôle absolu du Parti Communiste sur le pays et des efforts de tous les instants pour attirer dans ses rangs les plus talentueux parmi les plus talentueux – est plus efficace que la démocratie pour gérer un état moderne. Et comme le leadership politique chinois change à tous les dix ans, les jeunes cadres ambitieux du Parti peuvent aspirer aux plus hautes fonctions. Et c’est payant !

Les 50 membres les plus riches du Congrès national du peuple chinois valent collectivement 94,7 milliards $. Soixante fois plus que les 50 membres les plus riches du Congrès américain, toujours selon The Economist.

Bien sûr, ce système nécessite un appareil répressif colossal mais les dirigeants doivent aussi être à l’écoute des préoccupations de la population pour maintenir l’équilibre entre la satisfaction de certains besoins ou envies et la répression de ce qui ne trouve pas sa place dans un cadre rigide et autocratique. Comme l’auto-détermination des peuples.

L’avantage principal du système chinois, c’est sa capacité d’appliquer un contrôle absolu, en adéquation avec une planification à long terme, qui permet au gouvernement de plancher efficacement sur des problèmes hyper complexes, comme l’environnement, dont on peut débattre pendant des décennies en démocratie sans jamais rien régler.

Ainsi, au cours des deux dernières années, le gouvernement chinois a réussi à instaurer un régime de retraite pour 240 millions de ses paysans, soit plus que le nombre d’Américains couverts par un tel régime.

Selon un sondage Pew en 2013, 85 pour cent des Chinois se disent très satisfaits de la direction dans laquelle va leur pays, comparé à 31 pour cent des Américains. Des intellectuels chinois, des universitaires de premier plan, critiquent ouvertement la démocratie. Elle est inefficace, disent-ils, et de temps à autres, elle accouche de mauvais dirigeants, comme George W. Bush.

Et pendant que nous débattons sans fin de pipelines, de laïcité et du prix du fromage dans une situation de libre-échange, les Chinois exportent leurs capitaux et leurs manières de faire en Afrique, en Asie du sud-est, au Moyen-Orient, en Amérique latine et dans les Caraïbes. Même au Canada.

Le désintérêt se répand

Pendant ce temps, les les Russes sont de moins en moins intéressés par la démocratie. Un autre sondage Pew en 2013 indique que 80 pour cent des Russes croient qu’une économie forte doit primer sur la démocratie et seulement 20 pour cent estiment qu’une démocratie forte est une priorité.

Dans la majorité des pays d’Europe de l’ouest, sauf notamment en Espagne, le dernier venu dans le club des pays démocratiques de la région, le nombre de gens membres de partis politiques est en baisse constante depuis les années 70. La participation aux élections est en chute libre un peu partout, comme aux États-Unis.

Ici et là, des candidats plus ou moins loufoques sont élus, en geste de protestation : en 2010, en Islande, le Iceland Best Party, un parti satirique qui se dit ouvert à la corruption et qui promettait de ne tenir aucune de ses promesses électorales, a récolté assez de votes pour co-diriger le conseil municipal de la capitale Reykavik. En 2013, un quart des Italiens ont voté pour un mouvement fondé par un humoriste engagé, Beppe Grillo, dont le V du sigle Movimento veut dire «va te faire foutre».

The Economist cite Platon dont la plus grande crainte face à la démocratie était de voir les citoyens vivre au jour le jour, préférant les plaisirs faciles aux décisions difficiles.

En bon journal de centre droite, The Economist estime que la crise économique a démontré la fragilité de la démocratie, par définition clientéliste – il faut bien se faire élire – quand les avantages concédés aux citoyens sont financées par des emprunts (surtout quand la Chine devient le principal prêteur).

Citant en exemple un Brésil clientéliste qui permet à ses employés de prendre leur retraite à 53 ans mais qui n’a pas les moyens de se doter d’un réseau d’aéroports modernes. Parce que la retraite à 53 ans, comme les garderies à 7$, ce sera toujours plus vendeur que des routes, des ponts, des trains et surtout des aéroports réservés à l’élite qui voyage en avion.

«Les gouvernements démocratiques se sont habitués à vivre avec de gros déficits structurels, empruntant pour donner aux électeurs ce qu’ils veulent à court terme, tout en négligeant les investissements à long terme.»

On pourrait croire que le magazine parle du Québec…

Pendant ce temps, la Chine s’offre des infrastructures futuristes mais des programmes sociaux à la mesure de ses moyens. L’article 14 de la constitution chinoise se lit ainsi : «l’état construit et améliore un système de sécurité sociale qui correspond à son niveau de développement économique.»

Manifestement, tout n’est pas mauvais dans le système chinois mais est-il nécessaire d’abjurer la démocratie pour devenir plus efficace ?

Des solutions sur la table

The Economist propose des pistes de solutions pour sortir la démocratie de cette mauvaise passe tout en nous mettant en garde contre le populisme de partis comme le Front national en France qui disent défendre les gens ordinaires contre des élites incompétentes et arrogantes.

– Des constitutions robustes

– Des pouvoirs restreints pour l’État

– Des garanties en béton des droits et libertés

– La réforme du financement des partis politiques

– Moins de «bonbons» à des groupes d’intérêts

– Maintenir l’équilibre budgétaire (citant la Suède comme modèle pour l’atteindre)

– Créer des commissions non-partisanes pour régler les problèmes les plus complexes

– Plus de démocratie directe et d’initiatives populaires mais encadrées de manière non partisane

– Une utilisation optimale des technologies de l’information au service des citoyens et de la démocratie.

Bref, l’État doit combiner ses forces avec celles des citoyens pour que la démocratie retrouve le chemin de la santé. Et redevienne une source d’émulation pour les pays émergents. Avant qu’ils ne se laissent séduire par le chant de sirènes chinoises.

Cela exige des citoyens qu’ils soient prêts à investir temps et effort dans ce projet. Et de croire, que la démocratie mérite d’être sauvegardée et encouragée, même si elle est, selon Winston Churchill, «la pire forme de gouvernement, à l’exception de toutes les autres qui ont été essayées de temps à autres.»

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