Carbon Democracy – Le pouvoir politique à l’ère du pétrole, Timothy MITCHELL

Carbon Democracy
Le pouvoir politique à l’ère du pétrole
Timothy MITCHELL
ISBN : 9782707174895

Les combustibles fossiles ont contribué à créer la possibilité et à définir les limites de la démocratie moderne. Pour comprendre celles-ci, ce livre commencera par examiner les conditions qui ont permis l’émergence d’un certain type de politique démocratique, que j’appellerai la « démocratie du carbone ». Mais, avant de me tourner vers le passé, je voudrais évoquer quelques-unes des limites auxquelles cette démocratie se heurte aujourd’hui.

La première a fait l’objet de nombreuses discussions après l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003. Le déficit démocratique est souvent présenté comme l’un des traits distinctifs du Moyen-Orient, et pour nombre de spécialistes de cette région, cette carence est liée au pétrole. Les pays qui tirent une grande part de leurs revenus d’exportation de leurs ressources pétrolières ont tendance à être moins démocratiques que les autres. La vague de révoltes qui s’est propagée dans le monde arabe en 2011 a semblé conforter l’équation entre l’importance des revenus pétroliers et la difficulté à promouvoir une vie plus démocratique et plus égalitaire. Dans l’ensemble, moins un pays produisait de pétrole, plus sa production déclinait vite, et plus les luttes pour la démocratie s’y sont développées. La Tunisie et l’Égypte, où les soulèvements ont débuté, le Yémen, Bahreïn et la Syrie, où ils se sont rapidement propagés, comptaient parmi les plus petits producteurs de la région et, dans tous ces pays, la production pétrolière était en baisse. Sur les huit plus gros producteurs du Moyen-Orient, seul le plus petit, la Libye (où la production avait aussi subi une baisse récente), a vu des luttes politiques similaires prendre de l’ampleur, même si, dans le cas libyen, le conflit a très vite débouché sur une explosion de violence et sur une intervention étrangère*.

* En 2010, la production pétrolière des cinq premiers pays allait de 668 000 barils par jour (pour l’Égypte) à 44 000 (pour Bahreïn). Les huit plus gros producteurs (Algérie, Iran, Irak, Koweït, Libye, Arabie saoudite, Émirats arabes unis plus Qatar) produisaient entre 10,51 millions de barils par jour (Arabie saoudite) et 1,79 million (Libye). Le Qatar ne pro-duisait que 1,43 million de barils par jour, mais la production par tête y était la plus impor-tante. En outre, c’était le second producteur de gaz naturel de la région. Oman (869 000 barils par jour, légère agitation politique au printemps 2011) arrivait loin derrière les deux groupes. Parmi les cinq pays de la région qui produisent peu ou pas du tout de pétrole, quatre sont liés par une dynamique politique touchant davantage au conflit pales-tinien qu’à la politique du pétrole (Israël/Palestine, Jordanie et Liban) et un dépend des exportations d’un minerai différent, l’industrie florissante du phosphate (Maroc). Source des chiffres relatifs au brut et à d’autres liquides : www.eia.gov.

La plupart des spécialistes de ce qu’on appelle parfois la « malédiction du pétrole » ne nous disent pas grand-chose sur la nature du pétrole, sur sa production, sa distribution, son utilisation. Ils ne traitent pas du pétrole, mais de l’argent du pétrole, c’est-à-dire de l’argent accumulé une fois que le pétrole a été converti en revenu public et en richesse privée. Les propriétés antidémocratiques du pétrole s’expliquent selon eux par ce revenu excédentaire, qui offre aux États les moyens de réprimer la contestation, d’acheter des soutiens politiques ou d’étouffer l’aspiration à un partage plus équitable des richesses en distribuant des aides publiques ou en subventionnant les prix.

Les explications proposées n’ont donc rien à voir avec les modes d’extraction, de traitement, de transport et de consommation du pétrole, ni avec les propriétés du pétrole en tant que source d’énergie concentrée, ni encore avec le dispositif qui fait de ce combustible une forme de richesse et de pouvoir. Tout se passe comme si la malédiction du pétrole n’affectait que les États qui dépendent des revenus tirés de cette énergie, et non pas les processus qui permettent à l’ensemble du monde d’obtenir l’énergie sur laquelle repose son existence matérielle et technique.

Cette ignorance de l’appareil de production pétrolière est le reflet d’une conception implicite de la démocratie. C’est cette conception qu’un expert ès démocratie a été chargé par les États-Unis de défendre auprès des membres d’un conseil provincial du sud de l’Irak, neuf mois après l’invasion de 2003, dans le cadre de discussions sur un programme de «construction de capacités» : « Bienvenue dans votre nouvelle démocratie », commença-t-il à dire en présentant des documents PowerPoint sur la structure administrative conçue par les États-Unis. « Je vous ai déjà rencontrés. Je vous ai rencontrés au Cambodge. Je vous ai rencontrés en Russie. Je vous ai rencontrés au Nigéria. » Deux membres du conseil ont aussitôt quitté la salle 2.

Pour un expert en démocratie, la politique démocratique est fondamentalement la même partout. Elle se compose d’un ensemble de procédures et de formes politiques qu’il s’agit de reproduire pour que le processus de démocratisation soit un succès, comme si la démocratie, sous telle ou telle variante, n’était jamais qu’une copie carbone d’elle-même.

La démocratie reposerait donc sur un modèle, sur une idée originelle qui pourrait être copiée dans n’importe quel pays. Et lorsqu’elle ne parvient pas à émerger, comme cela semble être le cas dans de nombreux États pétroliers, c’est parce qu’une partie du modèle serait manquante ou bien dysfonctionnelle.

Une idée est quelque chose qui reste identique quel que soit le lieu : elle peut se répéter d’un contexte à un autre, se détacher des histoires locales, des circonstances, des agencements matériels, et devenir une abstraction, un concept. Un expert en démocratie doit faire de la démocratie une abstraction, quelque chose qui peut aisément passer d’un endroit à un autre, et qu’il peut transporter dans sa valise ou présenter sur PowerPoint, de la Russie au Cambodge et du Nigéria à l’Irak, pour en exposer le mode de fonctionnement.

Dès lors que l’on définit la démocratie comme une idée qui parcourt le monde, on se doit, pour pouvoir la suivre, de défendre une explication particulière de la manière dont cette idée fonctionne et dont un peuple devient démocratique. Si la démocratie est une idée, alors un pays ne devient démocratique que lorsque cette idée rentre dans les têtes de ses habitants.

Le problème de la démocratie se résume ainsi à la question de savoir comment fabriquer un nouveau modèle de citoyen, un citoyen qui adhère à l’idée de démocratie. Comment produire de tels citoyens ?

Cette question a été et est encore au centre des discussions sur le Moyen-Orient aux États-Unis. Que le débat porte sur la guerre en Irak, la réforme économique, l’avenir de la Palestine, l’islam politique, les obstacles à la démocratisation, l’essor de l’anti-américanisme ou les soulèvements de 2011, il s’agit toujours de savoir comment produire un nouveau type d’agent politique. Comment créer des sujets de pouvoir convenablement outillés pour imposer des limites à l’autorité ? Comment former des citoyens qui refusent d’autoriser l’autoritarisme ? Quelle éducation, quelles lumières, quelle formation, quelle expérience sont nécessaires pour donner naissance à des formes d’économie fondées sur des agents qui agissent en fonction de leur intérêt rationnel plutôt qu’au gré de la corruption et du favoritisme ? Qu’est-ce qui produit des formes de politique reposant sur la confiance mutuelle et le respect des adversaires plutôt que sur le soupçon et la répression ?

Il s’agit, en un mot, de répondre à la question suivante : comment les peuples peuvent-ils apprendre à se reconnaître en tant que tels et à réagir en sujets de nouvelles formes de pouvoir ? Et, inversement, quelles formes de pouvoir permettent de construire un sujet politique libéral ou démocratique ?

On a beaucoup critiqué la manière dont ces questions ont été posées et les réponses qui y ont été apportées, surtout dans les débats portant sur la démocratisation. Il leur a souvent été reproché, par exemple, d’ignorer le jeu de « forces plus vastes ». En règle générale, aux États-Unis, les travaux consacrés au problème de la démocratie au Moyen-Orient ne traitent guère de la globalisation capitaliste ni des efforts faits pour transformer les individus en travailleurs dociles et en bons consommateurs, toutes choses nécessaires pour résoudre les crises économiques qui frappent l’Occident.

Ces travaux n’évoquent guère non plus les forces impériales pour lesquelles les projets de démocratisation ne sont que le volet diplomatique (et une part mineure) d’une plus vaste entreprise destinée à renforcer une puissance hégémonique en déclin. Ils ne disent pas grand-chose, enfin, de la violence et de la répression employées par les puissances occupantes et les régimes militaires.

Toutes ces critiques négligent toutefois le point le plus intéressant de ces débats : l’idée que la démocratie constitue un projet de construction/ingénierie, qui cherche à fabriquer de nouveaux sujets politiques et à assujettir des populations à de nouveaux modes de gouvernement.

Prenons un exemple récent de recherches sur la démocratisation au Moyen-Orient : le projet de « Baromètre arabe », qui, en se fondant sur des enquêtes d’opinion réalisées dans cinq pays arabes, mesure la présence d’attitudes et d’orientations individuelles susceptibles de favoriser l’établissement de la démocratie. Parmi ces orientations, on compte « la tolérance politique, le respect de la diversité, l’engagement civique et la confiance interpersonnelle ». Au départ, cette étude a été financée par le Middle East Partnership du Département d’État américain et placée sous la direction d’un comité composé de chercheurs issus de chacun des pays dont le projet vise à évaluer la culture politique. Le projet de Baromètre arabe relève d’une initiative plus large, le « Baromètre global », qui procède à des enquêtes similaires en Afrique et en Amérique latine, entre autres. La version arabe, avec d’autres études similaires réalisées dans la région, a rendu publiques plusieurs études d’opinion qui remettent en cause certaines idées reçues des cercles du pouvoir aux États-Unis sur les attitudes politiques dans le monde arabe.

Bien que ce projet ait l’utilité de révéler les limites du discours officiel, Il souffre à première vue d’une faiblesse que l’on retrouve dans de nombreux autres travaux consacrés à la démocratisation et à la société civile. Il semble rechercher ce qu’on pourrait appeler une « démocratie sans démocratisation 4 ». Le projet prend en effet pour point de départ l’idée qu’une « démocratisation réussie nécessite des citoyens qui valorisent la démocratie et possèdent des notions de culture politique démocratique.

Or, à ma connaissance, aucun élément fiable ne montre que la présence d’une culture civique — des attitudes de confiance, de tolérance, de respect mutuel et autres vertus libérales — faciliterait l’émergence de la démocratie. En fait, il existe même quantité de preuves historiques du contraire. Dans l’histoire des luttes démocratiques en Occident, il est très souvent arrivé qu’une classe politique tolérante, éduquée et libérale s’oppose à la démocratisation et se batte pour empêcher l’élargissement des droits politiques effectifs aux non-propriétaires, ou bien aux minorités religieuses et raciales, ou encore aux femmes et aux sujets coloniaux. Il est aussi très souvent arrivé que cette classe dominante combatte la démocratisation au nom de ces vertus civiques. Elle a même souvent argué de sa civilité et de sa rationalité pour se présenter en porte-parole de ceux qui n’étaient pas encore prêts, selon elle, à s’exprimer en leur propre nom.

Une fois les droits démocratiques acquis, leur exercice peut certes favoriser le développement d’attitudes civiques vertueuses, du moins parmi les membres de la classe politique élargie ; en outre, l’inculcation et la pratique de telles vertus deviennent un moyen de faire en sorte que le peuple se soumette de lui-même à l’autorité démocratique.

La démocratisation, à l’inverse, est un combat contre ce type d’attitudes. Elle exige des pratiques et des formes d’engagement autrement plus intransigeantes 6. Cet ouvrage traite précisément de ces formes et de ces pratiques, ainsi que de la façon dont l’énergie carbonée a contribué à façonner des capacités d’action réellement intransigeantes. Ce livre est né du désir de clarifier les relations entre démocratie et pétrole. Au départ, je pensais, comme tout le monde, que la démocratie était une chose et le pétrole une autre, et je cherchais simplement à mieux comprendre pourquoi le second semblait néfaste à la première.

Mais, en étudiant la construction de l’industrie pétrolière au Moyen-Orient, en découvrant comment on avait exploré les gisements, construit des oléoducs et des terminaux, transformé le pétrole brut en énergie calorifère et motrice, converti en profits le revenu généré par ces activités, cherché des moyens de faire circuler et de contrôler ces flux d’argent, il m’est apparu de plus en plus évident que l’énergie carbonée et la politique démocratique moderne étaient intimement liées.

D’une étude consacrée à la démocratie et au pétrole, ce livre est ainsi devenu un travail sur la démocratie comme pétrole – comme forme de politique dont les mécanismes impliquent, à de multiples niveaux, des processus de production et d’utilisation de l’énergie carbonée.

Les travaux sur le pétrole et la démocratie qui, au lieu de partir du processus de production et de distribution du pétrole, se concentrent exclusivement sur le problème de l’argent du pétrole – le revenu tiré du pétrole et ses pouvoirs corrupteurs – imitent inconsciemment le mode de construction des premiers réseaux énergétiques.

En 1914, lorsque Royal Dutch/Shell a commencé à produire du pétrole au Vénézuéla, le dictateur en place, le général Gémez, a demandé à la compagnie de construire sa raffinerie au large du pays, sur l’île hollandaise de Curaçao. S’il souhaitait bénéficier de l’argent du pétrole, il ne voulait ni d’une grande concentration de travailleurs ni des revendications ouvrières que ne manquerait pas d’engendrer la raffinerie 1.

Une décennie plus tard, quand la compagnie aujourd’hui connue sous le nom de BP a décidé de bâtir une industrie pétrolière en Irak, elle a prévu la construction d’un oléoduc destiné à acheminer le pétrole à travers les pays voisins et jusqu’à la Méditerranée, d’où la majeure partie du pétrole serait expédiée dans les raffineries européennes. La mince chaîne de la production pétrolière se trouvait ainsi étirée sur une distance encore plus grande.

Lorsqu’un gouvernement nationaliste a exigé que BP construise une raffinerie moderne en Irak, la compagnie s’y est vigoureusement opposée. En d’autres termes, si le pétrole semble fortement affecter les pays producteurs après sa transformation en flux d’argent, ce qui est en réalité déterminant, c’est la construction des oléoducs, le choix de l’emplacement des raffineries, la négociation des royalties et d’autres dispositifs qui, dès l’origine, dans leurs efforts pour échapper aux revendications d’une force de travail organisée, touchaient à la question de la démocratie du carbone.

La transformation du pétrole en revenu étatique colossal et opaque n’est donc pas la cause du problème des relations entre la démocratie et le pétrole, mais le résultat de la manière dont des relations politiques ont été construites à partir de flux énergétiques. Incapables de suivre la production et la circulation du pétrole lui-même, les analyses défendant l’idée d’une malédiction pétrolière diagnostiquent une maladie qui n’est localisée que dans un seul ensemble de réseaux : celui par lequel passe le pétrole et où il est converti en énergie, en profits et en pouvoir politique — c’est-à-dire les instances décisionnaires de chaque pays producteur. Ce diagnostic a pour effet d’isoler des symptômes présents dans les États producteurs et absents dans les pays sans ressources pétrolières.

Mais si les démocraties n’étaient pas des copies conformes les unes des autres, mais des régimes fondés sur le carbone ? Si elles étaient liées de façon bien spécifique à l’histoire des combustibles carbonés? Et si, en suivant la piste du pétrole, on arrivait à établir un lien entre le mal dont souffrent les États pétroliers et certaines limites de la démocratie du carbone ? Les principaux pays industrialisés sont eux aussi des États pétroliers.

Sans l’énergie qu’ils tirent du pétrole, la vie politique et économique qui les caractérise n’existerait pas sous sa forme actuelle. Leurs habitants ont développé toutes sortes d’habitudes (en matière d’alimentation, de déplacement, de logement, de consommation de biens et services) qui nécessitent une énorme quantité d’énergie tirée du pétrole ou d’autres combustibles fossiles.

Ce mode de vie n’est pas soutenable, et il se trouve aujourd’hui confronté à une double crise qui entraînera sa fin. Tout d’abord, la découverte de nouveaux gisements pétroliers ne suffit pas à compenser l’épuisement des ressources existantes. Même si l’estimation des réserves de combustibles fossiles implique des méthodes de calcul concurrentes et constitue, à ce titre, une procédure technico-politique, il semble bien que nous soyons sur le point d’entrer dans une période de déclin des ressources 8. Le stock de combustibles fossiles que possède la Terre ne va pas s’épuiser. Mais à mesure que le charbon et le pétrole vont se raréfier, et leur extraction se faire de plus en plus difficile, le coût financier et énergétique exigé par celle-ci va mettre un terme à l’ère des combustibles fossiles.Impossible pour l’heure d’en deviner les conséquences 9.

Les réserves terrestres de « ce capital légué à l’humanité par d’autres êtres vivants », pour reprendre la formule de Jean-Paul Sartre, auront été consommées en un temps record Dans le cas du pétrole — le combustible fossile le plus facile à extraire mais aujourd’hui celui dont il est le plus difficile d’accroître la production —, plus de la moitié du total consommé entre 1860, début de l’industrie pétrolière moderne, et 2010, l’a été à partir de 1980*. Du point de vue de l’histoire humaine, l’âge des combustibles fossiles apparaît donc comme une brève parenthèse.

* Jusqu’à une date récente, on supposait que les réserves de charbon dureraient plus long-temps que les réserves de pétrole, et que l’on disposait d’un stock suffisant pour plusieurs centaines d’années. Or des travaux récents ont avancé que les estimations des réserves de charbon étaient encore moins fiables que celles des réserves de pétrole, que la production aux Êtats-Unis — pays doté des réserves les plus importantes — avait déjà atteint son pic et commencé à diminuer, et que la production mondiale atteindrait son pic dès 2025. Voir Werner Arra, et JOrg SCHINDLER, « Coal. Resources and future production », EWG Paper, no 1/01, 10 juillet 2007, disponible sur wwsv.energywatchgroup.org. Elmer Altvater a très clairement analysé ces menaces jumelles et défendu l’idée qu’elles marquent la fin d’une période de « congruence » entre les logiques du capitalisme elles propriétés physiques des énergies fossiles (« The social and natural environment of fossil capitalises », Socialist Register, no 43, 2007, p. 37-59). Dans les chapitres suivants, je propo-serai une autre analyse de ces propriétés — par exemple, la transportabilité du pétrole est très différente de celle du charbon. Mon approche ne cadre pas avec l’idée que le capita-lisme constitue un processus historique reposant sur un ensemble de « logiques » immuables.

La seconde crise est liée au fait qu’en utilisant ces sources d’énergie, l’humanité a «involontairement mené une expérience géophysique de grande ampleur», selon la formule employée il y a près d’un demi-siècle, en 1965, par le Science Advisory Committee du président des États-Unis.

En brûlant, en l’espace de quelques générations, les combustibles fossiles qui s’étaient accumulés sur Terre au cours des 500 millions d’années précédentes, l’humanité a injecté une telle quantité de dioxyde de carbone dans l’atmosphère que cette commission prévoyait qu’en l’an 2000 la concentration atmosphérique de CO2 aurait augmenté de 25 %. Le rapport de 1965 soulignait que « cela pourrait suffire à produire des changements climatiques mesurables et peut-être marqués », qui risquaient même d’avoir des effets «néfastes du point de vue des êtres humains».

En réalité, l’expérience s’est poursuivie à un rythme plus soutenu que ne le pensait la commission. À ce jour, le taux de dioxyde de carbone dans l’atmosphère a augmenté de 40% par rapport au début de l’âge industriel, et la moitié de cette augmentation s’est produite au cours des quarante dernières années. Le changement climatique qui en découle risque non seulement d’avoir des effets néfastes pour l’humanité, mais aussi d’entraîner une catastrophe planétaire 12.

L’une des limites majeures que le pétrole impose à la démocratie est la suivante : la machinerie politique apparue pour gouverner l’âge des combustibles fossiles, et qui est en partie le produit de ces formes d’énergie, pourrait se révéler incapable de faire face aux événements qui précipiteront sa fin*.

Suivre la piste du carbone, ce n’est pas substituer une analyse matérialiste aux constructions idéalistes des experts en démocratie, ni expliquer des évolutions politiques par les formes d’énergie qui les détermineraient — comme si, à partir du puits de pétrole ou de la mine de charbon, les pouvoirs du carbone se transmettaient tels quels aux détenteurs du pouvoir étatique. Le carbone doit lui-même être transformé, en premier lieu par les travailleurs qui l’extraient du sol. Ces transformations supposent l’établissement de liens et la construction d’alliances — liens et alliances qui ne respectent pas la distinction entre le matériel et l’idéel, l’économique et le politique, le naturel et le social, l’humain et le non-humain, ou la violence et la représentation. Ce sont ces liens qui rendent possible la traduction ou le passage d’une forme de pouvoir dans une autre.

Pour comprendre les liens réciproques entre l’utilisation des combustibles fossiles et l’expression d’exigences démocratiques, il faut étudier les modalités de construction de ces liens, les vulnérabilités et les opportunités qu’ils font naître, et les points névralgiques où le contrôle est le plus efficace. Ainsi, les différents modes d’organisation et de concentration du flux d’énergie ont tantôt facilité et tantôt interdit certaines possibilités de démocratie politique. Celles-ci ont à leur tour été favorisées ou entravées par des dispositifs associant des humains, des ressources financières, de l’expertise et certaines formes de violence. Ces dispositifs étaient tous conçus en vue de la distribution et du contrôle de l’énergie.

À l’instar de l’énergie tirée des combustibles fossiles, la politique démocratique est un phénomène récent. Ces deux formes de pouvoir s’entrelacent depuis le départ. Ce livre retrace la manière dont elles ont été coassemblées. Le chapitre 1 examine le rapport entre le charbon et l’essor d’une politique de masse en Europe et en Amérique entre la fin du xix, siècle et le début du xx.. On sait depuis longtemps que l’essor du charbon, rendu possible par l’utilisation de machines à vapeur permettant d’accéder à des couches de charbon enfouies dans les sous-sols, a permis le développement de la grande industrie et de la ville moderne, et que les forces qui ont lutté pour la démocratie sont issues des mines, des usines et de la vie urbaine moderne. Mais ces forces sont habituellement considérées comme de simples « mouvements sociaux » : en se réunissant sur leur lieu de travail, dans des syndicats, dans des clubs politiques, les travailleurs se seraient forgé une conscience politique, et c’est ainsi qu’ils auraient pu lutter pour une vie collective plus égalitaire et plus démocratique.

Cette description a cela d’univoque qu’elle laisse de côté les équipements qui ont permis de produire cette capacité d’agir (agency) politique, et qu’elle ignore la vulnérabilité technique à laquelle les formes de domination oligarchiques se sont dès lors trouvées exposées. Le chapitre 1 montre que les univers sociotechniques construits à partir de la formidable énergie tirée du charbon présentaient une vulnérabilité particulière, et que c’est le mouvement des réserves concentrées d’énergie carbonée qui a fourni les moyens d’élaborer des revendications démocratiques efficaces.

Fort de cette nouvelle approche des rapports entre flux énergétiques et émergence de la démocratie, le chapitre 2 se penche sur les débuts de l’industrie pétrolière au Moyen-Orient. À en croire le récit historique habituel, d’héroïques pionniers auraient découvert du pétrole dans des coins reculés et difficiles d’accès, et, à la veille de la Première Guerre mondiale, des hommes d’État clairvoyants auraient su faire le nécessaire pour contrôler cette ressource stratégique.

L’étude de l’histoire du pétrole et de la démocratie m’a appris que la politique énergétique implique tout autant d’acquérir le pouvoir d’interrompre le flux d’énergie que d’assurer son approvisionnement. C’est pourquoi je propose ici un récit bien différent, qui montre que les compagnies pétrolières se sont alliées pour retarder l’émergence d’une industrie du pétrole au Moyen-Orient, et que les hommes politiques ont vu dans le contrôle du pétrole étranger un moyen d’affaiblir les forces démocratiques sur leur territoire national. Dès le départ, le pétrole moyen-oriental a participé à la construction et à la destruction de la politique démocratique.

La lutte contre la démocratie a contribué à déclencher la Première Guerre mondiale, dont sont issus à la fois la Société des Nations et un nouveau dispositif de contrôle des régions pétrolières du Moyen-Orient : le système des mandats de la Société des Nations. On a coutume de décrire ces événements comme une bataille opposant l’idéalisme du président Woodrow Wilson, avec son programme en « quatorze points «qui défendait le principe démocratique d’autodétermination, et l’attitude intéressée des puissances européennes, qui se sont emparées des principales régions pétrolières du Moyen-Orient, en particulier de l’Irak.

Le chapitre 3 raconte lui aussi une tout autre histoire : pendant la guerre, le combat de la gauche européenne pour obtenir un contrôle plus démocratique de l’impérialisme et acquérir des matières premières s’est traduit par l’avènement d’un dispositif non démocratique visant à produire le « consentement des gouvernés ». L’Irak fut la principale fabrique de ce « consentement «à la domination impériale.

Le chapitre 4 montre comment ont réagi les forces politiques de ce pays et d’autres régions du Moyen-Orient, et comment le contrôle des ressources pétrolières irakiennes a été établi. Par la suite, la création d’une industrie pétrolière en Irak et dans les pays avoisinants a ouvert de nouvelles possibilités d’organisation des revendications politiques démocratiques. Dans le même temps, par leur échelle et par leur mode de distribution, les nouveaux flux énergétiques ont rendu de plus en plus difficile la promotion de ces revendications. Le motu démocratie » a deux significations. Il renvoie d’une part aux moyens de revendiquer de façon efficace un monde commun plus juste et plus égalitaire ; il désigne de l’autre un mode de gouvernement des populations qui, en divisant le monde commun, utilise le consentement populaire pour limiter l’aspiration à plus d’égalité et de justice.

Cette limitation suppose que certains domaines soient reconnus d’intérêt public, et soumis en tant que tels à la décision du peuple, et que d’autres soient administrés selon d’autres méthodes de contrôle. Par exemple, la pratique du gouvernement peut distinguer un espace privé régi par les règles de la propriété, un monde naturel régi par les lois naturelles, et des marchés régis par les principes de l’économie.

Les luttes démocratiques sont ainsi un combat pour la distribution des domaines : elles tentent de transformer en questions d’intérêt public des questions que d’autres présentent comme étant d’ordre privé (le niveau de salaire fixé par le patron), comme relevant de la nature (l’épuisement des ressources naturelles ou la composition des gaz de l’atmosphère), ou comme étant régies par les lois du marché (la spéculation financière).

À partir du milieu du xx siècle, cette « logique de distribution » a commencé à désigner un vaste et nouveau domaine de gouvernement, dont les règles imposaient une limitation aux revendications politiques alternatives : ce domaine, c’est ce que nous appelons aujourd’hui I’« économie  » ».

Le chapitre 5 étudie la formation de l’économie comme nouvel objet de la politique au milieu du xx, siècle (la plupart des travaux sur le sujet situent à tort l’émergence de l’économie un ou deux siècles plus tôt). Il montre aussi comment la production, sous forme de pétrole, de quantités croissantes d’énergie carbonée bon marché a contribué à ce nouveau mode de calcul politique et de gouvernement démocratique.

Par contraste avec les formes de calcul matériel qui caractérisaient le gouvernement de l’âge du charbon, les nouveaux modes de calcul rendus possibles par un pétrole abondant ont aussi permis l’apparition de nouvelles méthodes d’administration de la vie collective fondées sur un principe nouveau, la croissance économique illimitée. La gestion de la croissance économique a fourni de nouvelles formes de rationalité et de nouveaux modes de régulation pour gouverner la démocratie du carbone.

Si la formation de l’économie offrait des moyens d’ordonner la vie matérielle au niveau de l’État-nation, elle se révéla incapable de contrôler les forces que beaucoup ont tenues pour responsables de la crise démocratique de l’entre-deux-guerres : les flux de capitaux privés internationaux, dont le mouvement spéculatif entraîna l’effondrement des systèmes financier et politique européens. Là encore, le pétrole semblait une solution, et il sous-tendit la création, après la Seconde Guerre mondiale, d’une nouvelle méthode de contrôle des capitaux internationaux. Outre la formation de l’économie nationale, le chapitre 5 retrace la construction des mécanismes financiers internationaux qui devaient mettre un frein à la spéculation bancaire internationale – une menace pour la politique démocratique qui devait réapparaître, à une tout autre échelle, à la fin du xx’ siècle.

Puisque le nouveau dispositif de contrôle reposait en partie sur la maîtrise des flux pétroliers, et que le Moyen-Orient était en train de devenir le principal fournisseur de pétrole mondial, il devint de nouveau important de placer la région sous contrôle impérial afin de préserver en Occident la possibilité de la démocratie comme mode de gouvernement. Après la guerre, les tentatives de mettre le pétrole moyen-oriental sous une forme de « curatelle internationale » dirigée par les États-Unis furent bloquées par les compagnies pétrolières, et remplacées par un cadre plus simple, la « guerre froide ».

Conformément à la logique de distribution évoquée plus haut, le Moyen-Orient fut désigné comme une des régions impropres à la promotion d’aspirations démocratiques. Mon analyse de la démocratie du carbone est partie d’un rapprochement simple entre les vulnérabilités créées par la dépendance au charbon et la capacité à défendre efficacement des revendications égalitaires. Elle s’est ensuite étendue à de multiples dimensions, pour refléter le passage graduel du charbon au pétrole, le considérable élargissement des réseaux de production et de distribution énergétiques, les nouvelles formes de vie collective rendues possibles par l’abondance des combustibles fossiles, et la rapide expansion de la circulation de capitaux et de marchandises qui dépendait de la production pétrolière.

Le chapitre 6 revient sur l’Irak et le Moyen-Orient pour montrer comment ont été menées, dans les années 1950-1960, les luttes politiques contre les compagnies pétrolières, avec pour enjeu le contrôle du pétrole. L’histoire de la formation de l’OPEP est bien connue, de même que le rôle des forces nationalistes, qui ont poussé les États producteurs à affirmer leur contrôle, d’abord sur le niveau de taxation de la production pétrolière des compagnies étrangères, ensuite sur la propriété et le fonctionnement de ces compagnies. Le point de vue de la démocratie du carbone adopté ici nous amènera à souligner d’autres aspects de cette histoire. Nous retracerons la bataille du pétrole au niveau des raffineries, des oléoducs et des voies d’acheminement – et de leur sabotage. Nous montrerons comment l’achat d’armements de haute technologie par les États pétroliers, à commencer par l’Iran, a pu fournir un mécanisme sur mesure de recyclage des revenus pétroliers, et comment de nouvelles doctrines « sécuritaires » ont accompagné les ventes d’armes. Enfin, j’établirai un lien entre la question du pétrole moyen-oriental et les nouvelles méthodes utilisées pour juguler les revendications politiques démocratiques en Occident.

Ces développements ont conduit à la crise de 1973-1974 (examinée au chapitre 7), que l’on qualifie à tort de « crise pétrolière ». À tort, car les événements décisifs de cette période ont engendré une transformation des modes de gouvernement de la finance internationale, des économies nationales et des flux énergétiques, et instauré une relation nouvelle entre les démocraties du carbone affaiblies en Occident et les États pétroliers du Moyen-Orient.

Une mutation des rapports entre les États-Unis et les pays producteurs de pétrole a aussi permis aux forces politiques de droite, opposées au contrôle de l’« économie » comme mode de gouvernement démocratique de la vie collective, de réintroduire les lois du «marché» et d’en élargir la portée au point d’en faire une technologie de gouvernement alternative. Ces forces se sont ainsi dotées d’un moyen plus efficace de mettre certaines parties du monde commun à l’abri de la contestation démocratique.

Au cours des trente années qui séparent la révolution islamique de 1979 en Iran et les soulèvements de 2011 dans le monde arabe, deux grands thèmes ont dominé les débats relatifs au pétrole et à la démocratie au Moyen-Orient : l’essor des mouvements politiques islamistes, considéré par beaucoup comme un obstacle à la construction d’une politique plus démocratique ; et la montée de la violence militaire dans les États pétroliers – en particulier les deux guerres du Golfe, qui ont atteint leur point culminant avec l’invasion de l’Irak en 2003.

Selon une thèse assez populaire, il s’agirait là d’un conflit entre les forces globalisantes du capital et celles, plus étroites, de l’identité tribale et religieuse : « Djihad contre McWorld ». En s’appuyant sur le concept de « McDjihad », le chapitre 8 propose une approche tout à fait différente des rapports entre le pétrole, la ‘globalisation » et les forces de l’islam politique.

En conclusion, je reviendrai sur certaines des limites auxquelles se heurte aujourd’hui la démocratie du carbone : d’une part, la fin de l’époque définie par une énergie carbonée abondante et bon marché, puisqu’il devient de plus en plus difficile de remplacer les champs de pétrole épuisés par de nouveaux gisements, dont l’exploitation coûte toujours davantage d’argent et d’énergie ; d’autre part, la menace grandissante d’une catastrophe climatique, puisque les gouvernements démocratiques existants semblent incapables de prendre les précautions nécessaires pour assurer à long terme l’avenir de la planète. Je montrerai que les incertitudes techniques entourant ces questions permettent à une certaine forme de raisonnement – le calcul économique – d’occuper l’espace du débat démocratique et que l’approche sociotechnique de la démocratie du carbone défendue dans ce livre constitue un bien meilleur moyen de surmonter cet obstacle et d’assurer notre avenir à tous.

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Une réponse à Carbon Democracy – Le pouvoir politique à l’ère du pétrole, Timothy MITCHELL

  1. ccuucc dit :

    A reblogué ceci sur Enjeux énergieset a ajouté :

    Ce n’est ni contre le pétrole, responsable du réchauffement climatique, ni contre la pollution et les déversements, responsables de la dégradation de la nature qu’il faut lutter.

    Mais bien contre la manière dont fonctionne les institutions de notre système social.

    Militer pour l’environnement revient à appliquer une goutte d’alcool sur une plaie provoquée par un cancer!

    Tant et aussi longtemps que nous ne nous attaquerons pas au cancer qu’est notre système social, nous perdons notre temps et nous perdons notre cause.

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