Les leçons de 20 ans d’Itinéraire | Le Devoir

Échec du système économique monétaire capitaliste oligarchique, du système gouvernemental politique représentatif totalitaire et du système juridique et législatif bureaucratiques déshumanisés.

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Les leçons de 20 ans d’Itinéraire

Serge Lareault, fondateur du journal L’Itinéraire et président du Réseau international des journaux de rue.
Depuis 20 ans, l’itinérance s’est accrue à Montréal. Elle s’est diversifiée, incluant des membres de communautés culturelles, des femmes, des personnes âgées. Elle compte aussi des camelots qui vendent le magazine L’Itinéraire pour gagner leur vie. Après avoir dirigé ce journal durant 20 ans, Serge Lareault fait le point.​

Lorsque Serge Lareault a fondé le journal L’Itinéraire, il y a vingt ans, il admet qu’il n’était pas convaincu des capacités des itinérants de produire un journal. Il répondait en fait à une commande du groupe L’Itinéraire, qui venait de se former pour soutenir les gens de la rue. Tenté par l’aventure, il demande tout de même à un graffiteur itinérant qui dormait dans la ruelle de se pencher sur l’infographie, et à une ancienne prostituée de s’occuper de la publicité.

«Je lui ai dit: la vente, tu connais ça un peu», se souvient-il. Journaliste lui-même, il entreprend de donner une formation aux itinérants souhaitant écrire dans le journal.

«On avait imprimé 5000 copies de la première édition en pensant en vendre 3000. Finalement, on en a vendu 15000 exemplaires»,se souvient-il. À l’époque, le journal écrit et distribué par des itinérants paraissait une fois par deux mois. Aujourd’hui, alors que Serge Lareault quitte la direction du journal, L’Itinéraire se vend toujours en 16 000 exemplaires, mais est produit deux fois par mois. Le journal emploie trois journalistes professionnels, qui s’occupent de former les rédacteurs et les camelots. Un tiers du journal de 48 pages est écrit par les itinérants, et les deux autres tiers sont écrits par des journalistes professionnels.

À ses débuts, le journal L’Itinéraire s’inspirait de l’expérience du journal Street News de New York. C’était l’époque où il y avait tellement de mendiants à New York que les citoyens se retournaient contre eux, se souvient Lareault. Le Street News était conçu comme une solution économique à leurs problèmes, mais s’est aussi avéré une solution psychologique aux tensions existantes, souligne M. Lareault.

À son arrivée à L’Itinéraire, Serge Lareault donne aux personnes de la rue qu’il forme quelques options : faire un journalisme d’opinion, de combat, ou objectif.

«Ils m’ont dit que ce qu’ils voulaient, c’était faire tomber les préjugés qui veulent que les itinérants soient tous des bons à rien ou des fous, se souvient-il. Je leur ai dit que s’ils faisaient une presse radicale, ils prêcheraient aux convertis. Ils n’arriveraient pas à rejoindre la madame d’Outremont.»

Aujourd’hui, le lectorat de L’Itinéraire est constitué essentiellement de personnes des classes moyenne et élevée de Montréal. Pourtant, les camelots ont récemment rejeté une proposition de Serge Lareault de faire monter le prix du journal à cinq dollars, pour que les personnes plus pauvres puissent toujours l’acheter.

À Montréal, chaque camelot achète son lot d’exemplaires pour un dollar et demi chacun, puis le revend trois dollars et empoche la différence. Cela implique aussi que le camelot ait suffisamment d’argent dans ses poches le matin pour acheter ses exemplaires, même si le groupe L’Itinéraire pratique aussi une forme de microcrédit.

Le logement d’abord

Pour Serge Lareault, la vente de L’Itinéraire représente un début de stabilité pour les personnes de la rue en leur donnant une place dans la société. Mais, selon lui, elles devront inévitablement se trouver un logement si elles veulent poursuivre dans cette voie. «Sans logement, elles n’ont pas de point fixe. Après six mois, elles ne sont plus capables de vendre le journal,a-t-il constaté. Pour que la réhabilitation se fasse, il faut un logement.»

En ce sens, l’approche du logement d’abord tombe sous le sens. Mais Serge Lareault reproche au gouvernement fédéral de laisser tomber tous les groupes communautaires pour se concentrer uniquement sur cette approche.

Car la vie n’est pas facile dans le monde de l’itinérance, et les rechutes sont nombreuses. Au cours de sa carrière, Serge Lareault est allé chercher des itinérants dans des piqueries, en prison, ou à l’hôpital. Il évoque avec tristesse le cas de cette femme qui est restée sobre durant 18 ans, avait retrouvé un logement et la garde de ses enfants, avant qu’une rechute ne la replonge dans l’enfer de la rue.

Pourtant, 20 % des camelots qui vendent aujourd’hui L’Itinéraire sont là depuis les débuts du magazine. Mais, éprouvés par une vie mouvementée, la plupart meurent avant 60 ans. Serge Lareault se souvient de cet homme rejeté de tous, arrivé sous le nom de Rebecca, qui ne pouvait pas se payer une opération de transgenre pour devenir une femme. Il a finalement repris l’identité de Robert et a vendu L’Itinéraire durant quelques années, devant les bureaux du réseau de télévision TVA. Mort du cancer, il a reçu sur son lit de mort des vedettes comme Pierre Bruneau ou Claude Poirier.

«Sur son lit de mort, il m’a dit qu’il était heureux », dit Serge Lareault, qui regrette que Robert n’ait pas pu être heureux plus longtemps.

Aujourd’hui, Serge Lareault est président du Réseau international des journaux de rue. Il travaille à la rédaction d’un livre sur l’histoire des journaux de rue et d’un guide pratique à l’intention des villes qui souhaitent en démarrer un. Présentement, on en dénombre 120 distribués dans 40 pays, en 19 langues.

«Il y a encore bien des villes intéressantes qui pourraient en avoir un et qui n’en ont pas. New York n’en a plus. La ville de Toronto n’en a pas non plus.»

Au Québec, une réforme de l’aide sociale s’impose, dit-il, pour éviter que les personnes pauvres qui n’arrivent pas à joindre les deux bouts avec leur chèque d’aide sociale soient contraintes de se tourner vers la criminalité ou la prostitution, par exemple. Dans sa forme actuelle, l’aide sociale n’encourage pas les personnes hypothéquées par la vie à prendre le risque d’essayer un nouvel emploi.

D’ailleurs, les camelots de L’Itinéraire se font couper leurs chèques d’aide sociale lorsqu’ils vendent pour plus de 200 $ par mois d’exemplaires. Ce qui fait que la plupart s’arrêtent après avoir fait 200 $ de profits. 98 % des camelots de L’Itinéraire ne retournent jamais sur le marché du travail traditionnel, note-t-il.

Une fois écrit son livre, Serge Lareault aimerait se pencher sur d’autres modèles d’économie sociale, au Québec ou ailleurs dans le monde. Il songe à certaines initiatives basées sur le principe de recyclage de matières usagées, par exemple.

Parce que tous les itinérants ne sont pas faits pour écrire ou pour devenir camelots.

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