Requiem pour la vie privée | Le Devoir

Échec du système gouvernemental politique représentatif totalitaire et du système juridique déshumanisé et du système administratif bureaucratique.

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Requiem pour la vie privée

Des citoyens sans histoire se demandent pourquoi ils devraient se préoccuper de la protection de leurs renseignements personnels.

La vie privée existe-t-elle encore ? Chose certaine, les renseignements personnels sur les Québécois sont plus que jamais regroupés, analysés et convoités. Et la technologie va trop vite pour les lois de protection des données confidentielles.

Edward Snowden, cet ancien analyste de la National Security Agency (NSA) qui a mis au jour le plus gros scandale d’espionnage du siècle, est sorti de sa tanière en Russie pour accorder une rare entrevue cette semaine. «Les révélations de la dernière année ont démontré hors de tout doute que les communications sur Internet ne sont plus sûres. Toutes les communications devraient être cryptées de façon automatique», a-t-il dit au Guardian.

Le célèbre fugitif adressait ce conseil d’ami aux journalistes, aux avocats, aux comptables, aux médecins, aux prêtres et à quiconque doit communiquer des renseignements confidentiels par le Web. Vous et moi, en fait. Tout le monde. Son message était clair : la vie privée n’existe plus.

Il est vrai que les milliers de documents secrets révélés au grand jour par Snowden confirment des pratiques dignes d’un film de science-fiction. Les États interceptent en temps réel des millions de courriels, de conversations téléphoniques et de transactions financières partout dans le monde. Tous les Terriens, du plus humble au plus puissant — oui, vous et moi —, sont susceptibles de se trouver dans la ligne de mire de la machine mondiale à espionner. Les bureaux de chefs d’État, de diplomates et de chefs d’entreprise sont aussi truffés de puces électroniques, de micros et de caméras. La totale, quoi.

Oublions un peu ce scénario à la James Bond pour revenir sur le plancher des vaches. Assis devant leur écran d’ordinateur, entre le barbecue et la piscine, les citoyens sans histoire se demandent pourquoi ils devraient se préoccuper de la protection de leurs renseignements personnels. Après tout, les lois protègent la vie privée dans ce pays.

Souriez, on vous surveille

Oui, les lois protègent la vie privée. Mais sans faire de bruit, qu’on le veuille ou non, les gouvernements et les entreprises accumulent des milliers de renseignements personnels sur les citoyens. Des firmes spécialisées analysent, partagent et regroupent ces informations dans des bases de données ultraperfectionnées. Ces renseignements valent une fortune et sont vendus à prix d’or à d’autres entreprises.

Le problème, c’est que les organisations, publiques et privées, sont généralement mal équipées pour protéger les données. Les risques de fuite de renseignements se multiplient. Les violations de la confidentialité restent cachées. Et les coupables demeurent impunis.

«Les données sur le comportement des consommateurs en ligne valent effectivement très cher», dit Jean-François Renaud, associé et fondateur d’Adviso, qui conseille les entreprises en marketing Web.

Ce jeune entrepreneur a siégé à un comité d’experts mis sur pied par l’ancienne commissaire fédérale à la protection de la vie privée, Jennifer Stoddart. Il a constaté que les législateurs sont dépassés en matière de protection des renseignements personnels. Selon lui, les progrès technologiques vont trop vite pour les chiens de garde de la vie privée — comme le commissaire fédéral, qui compte sur une petite équipe dynamique dotée de peu de moyens financiers.

Jean-François Renaud est loin de se scandaliser des menaces à la vie privée. L’industrie du marketing fait son pain et son beurre en amassant des données sur les internautes. Le but, pour une entreprise, est de placer des publicités sur les sites Internet visités uniquement par des consommateurs bien ciblés. Exemple : vous cherchez des billets d’avion entre Montréal et Paris sur un moteur de recherche comme Expedia. Cette information sera transmise en temps réel à l’industrie hôtelière. Une publicité vous proposera un hôtel à Paris, aux dates de votre visite, sur les prochains sites Web que vous visiterez.

L’industrie de la cueillette, de l’analyse et de la vente de renseignements commerciaux de cette nature, tirés du Web, connaît une croissance fulgurante, explique Jean-François Renaud. Des firmes comme la montréalaise Adgear ou la californienne BlueKai ont développé une expertise de pointe dans ce domaine. Plus étonnant encore, l’agence de voyage Expedia fait désormais plus de profits en vendant des renseignements sur les internautes (cueillis notamment par sa filiale Tripadvisor) qu’en vendant des billets d’avion !

Les cartes de fidélisation comme Air Miles, par exemple, alimentent aussi de vastes bases de données sur les consommateurs. Ces renseignements valent une fortune, explique Jean-François Renaud.

Données en péril

Le plus ironique là-dedans, c’est que les gens donnent volontairement tous ces renseignements sur leur vie privée. Sans rechigner. Prenez par exemple Facebook. Vous percevez Facebook comme un sympathique point de rencontre et de partage avec vos « amis »? Quelle naïveté ! L’entreprise milliardaire est d’abord une machine à commercialiser des profils de consommateurs.

Les géants comme Facebook, Google ou Amazon sont tellement surveillés qu’ils s’organisent au moins pour minimiser les risques de fuite de renseignements personnels, croient les experts. La vaste majorité des entreprises et des ministères ne peuvent en dire autant. «Les entreprises et les gouvernements gèrent encore leurs données comme dans les années 50. Les gestionnaires ne sont pas du tout sensibilisés à la protection des renseignements personnels. Plusieurs ignorent même que les renseignements personnels sont protégés par la loi», dit Jacques Lacasse, un entrepreneur spécialisé en technologies de l’information.

Il dit être témoin des pires pratiques dans le cadre de ses fonctions : des entreprises qui n’ont même pas de plateforme Web sécurisée pour les transactions en ligne de leurs clients. De multiples fuites de renseignements personnels. Et même des gestionnaires qui laissent des dossiers personnels de clients sur la banquette arrière de leur voiture, à la vue de tout le monde. Nom, adresse, numéros de carte de crédit, données bancaires se retrouvent ainsi vulnérables au vol.

«On est loin d’avoir une culture numérique au Québec. La technologie va beaucoup plus vite que les lois», dit Jacques Lacasse. Les enfants devraient suivre une formation en technologie dès le niveau primaire, selon lui.

Lueur d’espoir à l’horizon

Signe encourageant : le projet de loi S-4, à l’étude au Sénat, donne un coup de barre en matière de protection des renseignements personnels, croit M. Lacasse. Le projet rendra les organisations publiques et privées plus responsables dans la gestion des données des citoyens.

Les entreprises et ministères devront se doter d’un responsable de la protection des renseignements personnels. Ils devront dévoiler les fuites de données confidentielles. Et les citoyens lésés pourront poursuivre en justice l’organisation fautive.

Le commissaire fédéral à la protection de la vie privée voit une lueur d’espoir dans le projet de loi S-4. «J’accueille avec satisfaction les propositions relatives au signalement obligatoire des atteintes à la vie privée, ainsi qu’aux nouvelles pénalités et aux dispositions qui faciliteront le travail de mon bureau lorsqu’il s’agira de veiller à ce que les entreprises respectent les mesures envers lesquelles elles se sont engagées au cours de nos enquêtes», écrit-il dans un avis déposé en avril dernier.

« […] je constate que le gouvernement a entendu nos préoccupations et a traité des enjeux comme le signalement des atteintes, les ententes exécutoires avec les entreprises, le renforcement des pouvoirs et les mécanismes incitatifs plus rigoureux», ajoute-t-il.

En attendant, on peut penser que les justiciers comme Edward Snowden ne manqueront pas de nouveaux scandales à dénoncer.

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