L’obsolescence programmée des employés

Échec du système économique monétaire oligarchique et du système industriel capitaliste.

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Peut-on alors dire que le travailleur est traité par les disciples du new management comme une vulgaire marchandise? « Je crois qu’il suffit de prendre comme exemple le terme de «ressources humaines» pour s’en convaincre. Quand on parlait à l’origine de gestion des ressources, on se référençait à celle des objets ou des marchandises, pas à des humains!» » — via Eriku contre les banques

http://www.migrosmagazine.ch/societe/entretien/article/l%27obsolescence-programmee-des-employes-sophie-le-garrec

«L’obsolescence programmée des employés»

Sophie Le Garrec en train de parler.

«Le travail, c’est la santé», chantait hilare le regretté Henri Salvador. Aujourd’hui, il déchanterait sans doute! Comme la sociologue Sophie Le Garrec qui peine à voir en rose l’avenir des salariés…

Bien que les conditions de travail se soient améliorées, les maux liés aux activités professionnelles n’ont jamais été aussi nombreux. C’est un sacré paradoxe, non?

Ce paradoxe existe notamment depuis l’apparition des nouveaux instruments de gestion, de ce que l’on nomme le nouveau management. Les conditions de travail se sont en effet améliorées, en matière d’ergonomie et de flexibilité des horaires par exemple. Mais il y a un revers à cette médaille: on sollicite davantage l’individu pour ses qualités propres – moins pour ses compétences professionnelles réelles – et on omet de plus en plus l’importance des rapports sociaux au sein des équipes. Or, le problème, c’est l’absence de reconnaissance de cet engagement de soi et l’affaiblissement des ressources collectives. Tout cela a un impact sur la santé de l’individu.

Comment en est-on arrivé là?

Il y a eu un basculement après les Trente Glorieuses. On est passé d’une société basée sur la discipline collective où le destin de chacun était tracé à l’avance à une société où l’on peut s’émanciper de son milieu social et où l’on doit s’épanouir au niveau personnel.

C’est le culte de la performance, c’est le chacun pour soi, c’est l’individualisme et l’injonction à être autonome. Une tendance qui n’a fait que s’accentuer au fil des ans.»

Avec le néolibéralisme, qui met le profit au centre, on est donc entré dans l’ère du «toujours plus» et du «jamais assez». C’est ça?

Exactement. C’est une folle course en avant, sans fin! Je suis d’ailleurs surprise de l’étonnement qu’affichent certains politiques et RH face à ces maux du travail qui découlent de cette quête incessante. Parce qu’on se dit qu’il y aura forcément de plus en plus de pathologies liées au travail, notamment psychiques. C’est un peu comme dans le sport, il y a un moment donné où l’on ne peut plus améliorer ses performances.

En fait, on demande à l’employé d’être adaptable, polyvalent, multitâche, connecté, infatigable, imperméable au stress et hyper-productif… Bref, d’être un vrai superman!

Oui, c’est le nouveau super-héros, sauf qu’on ne le caractérise pas comme tel et c’est bien là le problème. Exiger de lui toutes ces qualités est devenu une normalité implicite qui n’est même pas intégrée dans les instruments d’évaluation. Il est toujours question de productivité, de rentabilité, de rendement, d’objectifs remplis, jamais de l’importance de la reconnaissance de l’engagement, de la qualité du travail, etc.

Et en plus d’être corvéable à merci, ce superman est jetable aussi!

Effectivement, on est aussi dans l’ère de la précarité. On parle d’obsolescence programmée pour les objets et on peut légitimement se demander – même si c’est un brin caricatural – si les travailleurs ne sont pas, eux aussi, victimes d’obsolescence programmée…

Peut-on alors dire que le travailleur est traité par les disciples du new management comme une vulgaire marchandise?

Je crois qu’il suffit de prendre comme exemple le terme de «ressources humaines» pour s’en convaincre. Quand on parlait à l’origine de gestion des ressources, on se référençait à celle des objets ou des marchandises, pas à des humains!»

Cela veut dire qu’on attend aujourd’hui de l’individu qu’il soit sans contingences, sans surprises, interchangeable, «objet-isable»…, et ça c’est inquiétant! On observe même des standards et modèles de comportements – les façons de sourire, de parler aux clients, etc. – qui vident toute singularité individuelles, qui déshumanisent le contenu même du travail et des manières d’être soi.

Les entreprises se sont-elles à ce point déshumanisées?

Il faut nuancer. Toutes les entreprises ne sont pas comme ça, mais il y a une tendance… Cette forme d’idéologie gestionnaire est très présente à l’échelon international et l’on sait qu’il y a un effet domino, une contagion de ces modèles de new management qui gagnent du terrain et touchent non seulement les grandes firmes mais aussi les collectivités publiques. Une sorte de fatalité s’est installée, comme si on ne pouvait rien contre cette machine. Et ça va faire beaucoup de dégâts à terme!

Avec un tel traitement, il y a des effets secondaires: fatigue, stress, burn-out, suicide…

Oui et c’est terriblement préoccupant.

Des maux qui, en plus, ne sont pas vraiment considérés comme des maladies professionnelles!

Surtout en Suisse! Ici, il y a une véritable cécité des politiques de santé publique au niveau fédéral et dans une grande partie des cantons. En fait, la santé mentale reste dissociée du travail et c’est un vrai problème. Quand ça touche à l’organisation du travail, on va chercher dans le privé pour expliquer la faillibilité d’un individu: s’il a craqué, c’est qu’il était trop fragile! On ne s’interroge jamais sur les causes, on se focalise uniquement sur les effets. Pire, les effets, totalement individualisés et psychologisés dans leur prise en charge, se substituent le plus souvent à l’analyse des causes réelles.

Il est plus facile d’imputer la responsabilité du mal-être au seul salarié que d’assumer les conséquences d’un mauvais management.

Tout à fait. On ne remet jamais en question l’organisation de l’entreprise. Comment d’ailleurs remettre en question son fonctionnement quand il n’y a pas d’incarnation de la responsabilité? On entend souvent: «C’est comme ça, on ne peut pas faire autrement! Il faut appliquer les consignes. Ça vient d’en haut», sans que l’on sache très bien «qui» est «en haut».

Les entreprises n’ont-elles pas l’obligation légale de se soucier de la santé de leurs employés?

Si, elles l’ont! Mais encore faudrait-il qu’il y ait des inspecteurs du travail pour faire appliquer la législation. Aujourd’hui, le respect des lois est une sorte d’ornement, mais pas une priorité des entreprises. Celles-ci ne se questionnent pas sur le pourquoi: pourquoi il y a autant de stress, de burn-out, de turn over? On ne s’interroge pas sur les causes liées à l’organisation du travail et on en attribue l’explication à la seule faiblesse de l’employé. Si la personne est fatiguée, usée par son travail, c’est qu’elle est faillible… On va alors lui offrir des cours du genre «Comment mieux gérer votre stress?», «Comment s’épanouir au travail?»… Et si, après ça, elle est toujours «usée», ça veut bien dire qu’elle est vraiment «coupable» de sa fragilité.

Alors, que faire pour remédier à ce problème?

Deux mesures seraient à prendre urgemment. Premièrement, dépsychologiser le travail. Ce n’est pas l’approche psychologique académique que je mets en cause, mais ceux qui, sous ce voile de la psychologie, font du développement personnel avec des outils qui questionnent terriblement en termes de légitimité et de réponse ad hoc. Et deuxièmement, encourager les écoles de management à intégrer fortement les enjeux de la santé au travail et à replacer dans les analyses, les individus au cœur des organisations.

Texte: © Migros Magazine – Alain Portner

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